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Entretien avec Barbara Noiret

Barbara Noiret, « Regarder le paysage », 2022

Ilona : L’implication pour la cause environnementale dans ton travail est forte, peux-tu nous dire pourquoi ?

Barbara : En 2017, j’ai travaillé sur la scénographie et une aide vidéo pour le spectacle-conférence Le Premier Matin du Monde, en hommage à Jean Rouch, qui s’est tenu au Théâtre du Soleil, à Paris. J’ai collaboré avec l’astrophysicien Jean-Marc Bonnet-Bidaud, un groupe de chercheur.euse.s de l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis, et l’ARTA (Association de Recherche des Traditions de l’Acteur), un lieu cosmopolite autour des pratiques scéniques. Au cours de ces recherches passionnantes, nous avons abordé les liens entre la cosmogonie et la cosmologie moderne. Les questions écologiques étaient déjà brûlantes en 2017 pour moi. Ce spectacle m’a permis ensuite d’imaginer une suite, à travers le film Le dernier matin du monde. A partir des cosmogonies, ces liens étroits avec nos racines, il m’est apparu essentiel de faire le point sur l’état actuel du monde, de se projeter vers l’avenir. Ayant pris connaissance des rapports du Giec depuis plusieurs années, les questions environnementales me tourmentent depuis longtemps. J’ai souhaité réaliser ce film afin de sensibiliser les citoyens et citoyennes, le milieu artistique – qui l’étaient peu à cette période – et interviewer des expert.e.s sur ces questions vitales.

La première fois que j’ai abordé la question de l’écologie fut auprès mes étudiant.e.s. Dès 2014, j’ai mis en place des cours pratiques axés sur l’environnement et les luttes sociales, dans les départements Arts Plastiques, Théâtre, puis Cinéma où j’enseigne à l’Université Paris VIII et Paris III. Parallèlement, j’ai travaillé auprès de l’association Doli, fondée en 2004 par mon père, qui lutte notamment contre le braconnage des éléphants, la préservation de la faune sauvage en Afrique, favorise les cultures sans pesticides pour du don alimentaire. Il était tellement difficile pour moi de continuer à vivre dans ce monde qui s’autodétruit sans me remettre en question que j’ai imaginé changer de vie pour rejoindre Greenpeace ; je me suis dit : « Je ne sers à rien… en tant qu’artiste, j’ai envie d’apporter ma graine pour construire un monde meilleur ».

Dans mon travail directement, c’est à partir de 2015-16 que j’ai commencé à photographier des paysages, ou du moins « l’effacement « du paysage », de sa représentation comme de sa perception intérieure », comme l’a si justement décrit François Michaud. Habituellement, je travaille sur les lieux de résidence avec des populations fragiles, éloignées de la culture ; celles et ceux que la société met de côté (résidents de maison de retraite, patients de centre psychiatrique, ouvriers et ouvrières, jeunesse des quartiers dits sensibles). A ce titre, j’ai toujours dénoncé l’injustice dans mon travail et tenté de « réparer », de « prendre soin ». L’ensemble des projets à dimension sociale, depuis le projet « Etat des lieux » de l’hôpital psychiatrique de la Verrière en 2005, au film Orchestre(s) à Evry en 2013, constituent cette quête de justice.
Puis, le paysage est apparu ; la dimension écologique a rejoint la dimension sociale et elles sont bien sûr intimement reliées. Ainsi, je dirais que je suis passée de l’idée de réparer le monde à l’échelle humaine, à tenter de le réparer à une échelle qui nous dépasse, celle du vivant, de la terre, de l’infiniment grand. Je pars du postulat que nous pouvons tous agir et participer à notre échelle, au quotidien.

Ilona : Tu joues habilement dans tes travaux avec un engagement critique concernant la condition de la planète, une observation poétique du réel et un humour incongru au moyen de scènes de science-fiction. Est-ce là pour toi une manière d’organiser un univers cinématographique plus global ? Autrement dit, peux-tu nous parler de la perspective que tu dessines en déployant un langage pluriel ?

Barbara : J’ai choisi délibérément de ne plus produire d’objets (sculptures) depuis 2015, afin d’être en accord avec mes convictions écologiques. Ces dernières sculptures étaient réalisées à partir d’ampoules usagées, des déchets à recycler.
Dans mes projets, j’ai toujours eu cette dimension critique sur le monde.
Que ce soit par le biais social, avec les projets pré-cités ou ceux tels que « Rex » la résidence Eurogroup (2009) ou la Biennale de Rennes (2010). Dans chaque projet, j’ai à cœur d’aller gratter là où ça dérange. Afin de déployer une dimension critique, je suis toujours partie du réel. En fait, la plupart des photographies que je réalise, au-delà du film, sont vraiment des images du réel. Je pense notamment à la photographie qui s’intitule « Deux dinosaures contemplant le coucher du soleil » dans l’exposition, il s’agit véritablement de deux dinosaures, deux reproductions en ciment. C’est l’unique image à ce jour où j’ai rajouté un élément, un coucher de soleil. Afin que cette photographie rejoigne celles collectées du film  » le dernier matin du monde ». Et je suis toujours fascinée de constater que dans notre réalité, il existe des choses tellement absurdes que souvent, l’on passe à côté. L’ensemble de mon travail photographique révèle cela. Voir ce que nous n’avons pas vu, ce qui se cache en creux, ce que nous ne souhaitons plus voir.

Puis, s’ajoute toute la dimension cinématographique à l’œuvre dans mon travail où je déploie un univers qui part, de la même manière, toujours du réel. Dans « le dernier matin du monde » ce sont des images prises par des citoyens à travers leur appareil photo, leur regard humain. Et non des images tournées au drone, devenues sur-réelles, finalement surannées. Car montrer la nature en dehors de l’oeil humain comme dans de nombreux films de fiction ou documentaires, c’est la tenir à distance, c’est la regarder comme magnificence, une chose éloignée de notre corps, de notre réalité. Et je parle bien de « chose », nous avons transformé la nature en tout un tas de « choses utiles » pour nous seuls. Ensuite, au montage, il y a un univers plus poétique qui vient apparait. Je pense notamment à la jeune femme au drapeau que j’ai isolée dans une séquence. Cette image du réel, portée par la musique, devient symbole d’une révolution à imaginer, à venir sans aucun doute. Elle est pourtant une image du réel, dans le sens documentaire du terme. Il n’y a pas d’acteur, ni d’actrice.

Concernant la dimension humoristique, je pense qu’elle est nécessaire puisque pour parler de gravité finalement, c’est un biais incontournable. Ne serait-ce que pour sensibiliser. Montrer à quel point notre rapport au monde est absurde. Il l’est de plus en plus et va l’être de plus en plus. Ce que nos dirigeants ne veulent délibérément pas changer. On sait très bien que le réchauffement climatique, la disparition de la faune et de la flore, l’urgence dans laquelle on se trouve ne va pas s’arranger d’elle-même. Qu’il y a des solutions à créer tout de suite, qu’il nous reste trois ans, mais pourtant… on peine à les regarder, à les mettre en place. On fait comme si ça n’existait pas. On reste plongé dans l’industrie du divertissement. La télévision, les télé-réalités, les réseaux sociaux à followers, tout ce qui nous écarte de l’essentiel, du vivant, de nos terres, de nos propres corps, de notre manière d’être au monde, d’exister. A l’image du musicien dans le Titanic. Il continue de jouer alors que le bateau va couler. On en est là. Nous avons déjà les pieds dans l’eau, l’eau monte, monte, mais nous continuons de faire comme si ça n’existait pas. Et le système continue de nous divertir, de faire semblant. Cela engendre chez moi une vraie colère. Et finalement pour la gérer, je me suis dis : « autant la dénoncer », avec l’humour ou le drame, en dégageant quelque chose de beau. Dans ces images terribles, dramatiques, essayer de trouver le Beau. C’est d’ailleurs un ami qui avait énoncé cela à l’issue de la projection du dernier matin du monde : « c’est le paradoxe des tragédies que d’être fascinantes malgré toutes leurs souffrances, leurs cruautés et leurs crimes. Comme ce morceau de Puccini beau à pleurer. » Et dans toute cette tragédie, il persiste le sublime.

Barbara Noiret, « Opuntia ficus-indica E120 », 2022
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